L'enfant est assis sur le parquet de sa chambre. Dans sa main se trouve un tube de couleur vive, étiqueté de teintes de mauvais goût. Avant même de l'ouvrir, il est émerveillé de la beauté d'un simple cylindre de plastique. Avec précaution, il dévisse le bouchon, auquel est encastré un bâtonnet surmonté d'un anneau. Il trempe ce dernier dans le tube, dans lequel repose un liquide savonneux aux reflets multicolores, avant de souffler avec force dans l'anneau. De celui-ci éclate une gerbe d'eau savonneuse, à la déception de l'enfant. Il réessaie alors de replonger le bâtonnet dans l'eau mousseuse, pour en faire jaillir une petite bulle, qu'il désintégrera volontairement du bout de ses petits doigts. Avec fierté, il tente alors d'en faire une plus grande, et c'est donc avec joie qu'il voit une bulle de savon à peine plus grande que sa main flotter à quelques centimètres de son visage. Derrière ses boucles blondes, de grands yeux bleus pétillent de bonheur de pouvoir admirer la perfection même.
Plus rien n'existait autour de cet amas de couleur, ni liquide, ni solide. Il n'y avait plus qu'un être innocent devant son œuvre. Si quelqu'un entrait dans la pièce en ce moment même, il y verrait un peintre, contemplant son tableau, un écrivain, tenant son propre livre entre ses mains pour la première fois, une mère devant son nouveau-né, un adolescent devant son premier amour, un enfant devant une bulle de savon. Cette bulle ondulait doucement, en se rapprochant doucement du sol. Paniqué, le petit garçon tenta précipitamment de sauver son joyau, avant qu'il ne se perde dans les profondeurs du sol obscur, et de ses propres mains, tenta de saisir la bulle entre ses mains.
Elle éclata.
Il regarde ses mains poisseuses de savon industriel, se rendant compte qu'il avait tué la perfection même. L'océan de ses yeux se brouille derrière un rideau de larmes salées et amères, qui commencent à couler sur son visage. Il pleure. Sans relâche, convaincu que rien n'égalera jamais ce qu'il vient de vivre. Avec frénésie, il tente de reproduire la même bulle, en vain. C'est alors avec colère qu'il referme le tube aux couleurs criardes, avant de le jeter avec hargne dans un quelconque tiroir, en séchant ses larmes ininterrompues.
Pendant longtemps, il aura repensé à la magnificence qu'il avait eu devant ses yeux, avec rage, une telle rage envers cette bulle, qui était morte, le laissant seul, puis envers lui-même, le coupable. Puis le temps passa. Quand l'enfant rouvrait le tiroir où reposait ce souvenir, il regardait son contenu avec peine, avant de le refermer, pensant mieux pour lui d'oublier. Mais plus le temps passait, plus il ouvrait le tiroir, plus il voyait à quel point les couleurs du tube étaient magnifiques, comme pendant ce jour malheureux. A présent, il caressait un souvenir aussi doux qu'une bulle de savon, sachant qu'un jour, il en créerait une tout aussi magnifique.
Malgré toute la rage, la peine et les larmes, chacun réussira à créer une autre bulle de savon.
Tout ressemble à tout..




